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Qui a écrit Luc/Actes, P2 Les preuves internes

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    ProEcclesia bloger
  • 14 juil. 2023
  • 18 min de lecture


Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la tradition a explicitement attribué le troisième évangile et les Actes à Luc le médecin. Cette tradition sous-entend qu’il était une personne instruite et qu’il a côtoyé l’apôtre Paul pendant certains de ses voyages. Une analyse des écrits lucaniens confirme ces deux points : Luc était une personne instruite avec un langage médical et il a connu et voyagé avec l’apôtre Paul.





Le langage médical de St Luc.


Pendant longtemps, on a pensé que le langage de saint Luc ne reflétait pas un langage médical. Cependant, Luuk Van de Weghe a récemment publié une étude qui remet en cause cette idée1. Dans son étude, Van de Weghe montre que Luc utilise des termes majoritairement employés dans les écrits médicaux, comme ὀδυνάω (« causer de la douleur », Lc 2,48 ; 16,24, etc.), ῥῆγμα (« ruine/déchirure », Lc 6,49), ἀνακαθίζω (« s’asseoir/se redresser », Lc 7,15), ἰκμάς (« humidité », Lc 8,6), ὑδρωπικός (« souffrant d’hydropisie », Lc 14,2), ἑλκόω (« être couvert d’ulcères » au passif, Lc 16,20), ὀθόνιον (« petit linge de lin », Lc 24,12), προσπήγνυμι (« fixer à », Ac 2,23), ἀνάψυξις (« rafraîchissement », Ac 3,19), διόρθωμα (« mise en ordre », Ac 24,2), ὑποζώννυμι (« sous-girder », Ac 27,17), ἀσιτία (« manque de nourriture », Ac 27,21) et θέρμη (« chaleur », Ac 28,3). D’autres termes sont uniques aux écrits médicaux : συγκυρία (« accident », Lc 10,31), ἀνωτερικός (« supérieur », Ac 19,1) et δυσεντέριον (« dysenterie », Ac 28,8). Il y a aussi des combinaisons exclusives aux auteurs médicaux, comme τρῆμα/βελόνη (« chas/aiguille », Lc 18,25), et des combinaisons presque exclusives, comme μέγας/πυρετός (« grande fièvre », Lc 4,38). Enfin, la proximité de τραῦμα/ἔλαιον/οἶνος, qui décrit l’utilisation d’huile et de vin pour traiter une blessure (Lc 10,34), est une séquence que l’on ne retrouve autrement que chez Galien.


Dans les exemples ci-dessus, certains sont particulièrement intéressants, notamment ceux où Luc reprend les récits de l’évangile de Marc. Par exemple, celui de Luc 18,25 est une reprise du récit de Marc que Luc modifie légèrement. Marc 10,25 dit : « Il est plus aisé pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille », et Luc 18,25 : « Il est, en effet, plus aisé pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille ». Bien que dans nos traductions la différence entre Luc et Marc ne se voie pas, elle est bien présente dans le grec. Marc utilise les termes τρυμαλία et ῥαφίς pour « trou » et « aiguille », tandis que Luc les remplace par les synonymes τρῆμα et βελόνη. La combinaison de ces deux termes n’est utilisée qu’à trois autres reprises dans la littérature grecque : une fois dans le glossaire médical de Galien sur Hippocrate, et les deux autres dans des contextes médicaux chez Galien et Oribase.

En Luc 4,38, Luc ajoute le mot « grande » (μέγας) au terme que Marc emploie pour la fièvre (πυρετός). En Luc 5,12, Luc précise que la personne est « remplie de lèpre » (πλήρης λέπρας), contrairement à Marc 1,40 qui parle seulement d’un lépreux.

D’autres exemples montrent aussi l’intérêt médical de Luc. Dans le récit du garçon épileptique (Luc 9,37-43), Luc ne mentionne pas la paralysie dont parle Marc. Les médecins antiques considéraient que l’épilepsie était due à un excès de phlegme dans le cerveau. Selon cette conception, les symptômes de paralysie et de crise violente en même temps n’étaient pas compatibles. Luc décrit seulement une crise avec un cri avant la convulsion et de l’écume à la bouche, ce qui correspond exactement à la description médicale antique de cette maladie.

De même, dans le récit de la fille de Jaïrus (Luc 8,40-42.49-56), Luc organise son récit différemment de Marc. Il insiste sur l’âge de la jeune fille, sur le fait qu’on lui donne à manger après sa guérison, et il ajoute le retour de son « esprit ». Tous ces détails s’expliquent si Luc lit cet épisode comme un cas de « phénomènes hystériques », une affection que les médecins antiques associaient aux jeunes filles en âge de se marier et qui provoquait notamment l’impossibilité de manger et des troubles respiratoires.


Dans d’autres passages où Luc ne dépend pas directement de Marc, on retrouve également un langage médical. En Actes 19,1, Luc utilise le terme ἀνωτερικός pour désigner la région traversée par Paul. Ce mot est largement attesté dans la littérature médicale, notamment pour décrire des traitements qui opposent les parties supérieures et inférieures du corps. En Actes 28,8, Luc emploie la forme δυσεντέριον (dysenterion) au lieu de la forme la plus courante δυσεντερία (dysenteria). Cette forme utilisée par Luc n’apparaît nulle part ailleurs que chez Aelius Promotus, un médecin grec du IIe siècle.

Après avoir présenté tous ces arguments, Luuk van de Weghe conclut que les nouvelles données disponibles justifient de reconsidérer le cas en faveur de ce que dit Colossiens 4,14 : « Luc, le médecin bien-aimé ». Les preuves internes tirées du langage médical de Luc, de sa connaissance médicale et de son style littéraire sont tout à fait cohérentes avec l’attribution traditionnelle et résistent bien aux objections de Cadbury.


Il existe encore d’autres exemples qui ne sont pas mentionnés par Luuk van de Weghe. Par exemple, en Luc 7,21, Luc divise les maladies en deux catégories : « νοσων » et « μαστιγων ». Arétée de Cappadoce faisait une distinction similaire dans son écrit sur les maladies chroniques et aiguës.2

L’épisode de Luc 8,27, que l’on retrouve aussi chez Marc et Matthieu, contient des détails que seul Luc rapporte. Luc précise que la personne ne portait pas de vêtements depuis longtemps, ce qui est caractéristique de Luc qui, tel un médecin, précise la durée (ce qu’il fait aussi en 8,43 et 13,11). De plus, le fait que la personne ne possède pas de vêtement relève d’un problème de « manie », un trouble bien connu chez les médecins, comme le montre cette citation d’Arétée de Cappadoce : « Car, s’agrippant fortement au corps, la maladie ne se contente pas de le ruiner et dévaster rapidement, mais elle produit aussi fréquemment des désordres des sens, et même rend l’âme folle par l’acrasie du corps. C’est le cas dans la mélancolie et la manie. »3

En Actes 20,7-11, Luc nous rapporte la chute d’Eutyche qui s’est profondément endormi. L’auteur ne se contente pas de raconter l’endormissement d’Eutyche, il en donne aussi les raisons. Premièrement, la raison de l’endormissement provient du long discours de l’apôtre Paul qui a duré jusqu’à minuit, comme il le souligne au verset 7. Deuxièmement, au verset 8, il prend soin de mentionner qu’il y avait beaucoup de lampes et que la scène se déroule à l’étage, ce qui pourrait expliquer le profond sommeil d’Eutyche. Les lampes à huile dégagent une odeur et apportent à la pièce une chaleur, et ont pu, en plus de la durée du discours de saint Paul, provoquer un manque d’oxygène qui a poussé Eutyche à tomber dans un sommeil profond4. Nous pouvons donc constater que l’évangéliste explique les raisons du sommeil (comme il le fait en Luc 22,45) et qu’en plus il prend soin de distinguer les différents degrés du sommeil, lorsqu’il dit que le sommeil prend complètement possession d’Eutyche. De plus, Luc ne parle pas d’un simple sommeil mais d’un sommeil « profond ». Le fait d’adjoindre une épithète au mot sommeil n’a rien d’étonnant puisque des auteurs comme Hippocrate n’hésitaient pas à faire des distinctions entre les sommeils5.

D’autres éléments sont eux aussi intéressants. Par exemple, Luc est l’auteur du Nouveau Testament qui fait le plus fréquemment la distinction entre la possession et la maladie (6,17-18 ; 8,2 ; 13,32 ; Actes 19,12), distinction qui ne se retrouve pas dans les autres synoptiques. Et en Luc 8,43, il omet volontairement la critique envers les médecins que l’on trouve en Marc 5,26.




Les passages en « nous ».


Un autre point concernant l’identité de l’auteur de Luc/Actes provient du livre des Actes. En effet, dans le livre des Actes, l’auteur s’identifie comme un compagnon de saint Paul à plusieurs reprises (Actes 16,10-17 ; 20,5-15 ; 21,1-18 ; 27,1-28,166) en utilisant la première personne du pluriel (« nous »). Il y a principalement trois arguments avancés par les partisans de l’interprétation du « nous fictif ». Premièrement, le « nous » serait lié à un procédé littéraire typique des récits de voyages en mer. Deuxièmement, les passages en « nous » seraient un moyen de donner de l’autorité à un récit qui n’en aurait pas autrement. Et pour finir, saint Luc contredirait les épîtres de saint Paul sur le plan historique et théologique, donc l’auteur n’aurait pas pu connaître saint Paul. (Les « contradictions » entre saint Luc et saint Paul seront traitées dans le prochain article).

Maintenant, nous devons nous demander comment le « nous » des Actes doit-il être compris. Techniquement, le « nous » peut être fictif, mais il serait faux d’affirmer qu’il doit l’être simplement parce qu’il concerne des récits de voyages en mer. Par exemple, Lucien, dans son œuvre Histoire véritable, écrit une histoire imaginaire dans laquelle il raconte un voyage en mer en se nommant à la première personne du singulier et du pluriel. Mais à l’inverse, nous avons Diodore de Sicile qui raconte qu’il a voyagé pour obtenir des informations fiables en utilisant la première personne du pluriel :

1.4 Comme l'exécution d'un projet si utile demande beaucoup de travail et de temps, nous y avons employé trente ans. Nous avons parcouru, avec bien des fatigues et bien des risques, une grande partie de l'Asie et de l'Europe, afin de voir de nos propres yeux la plupart des contrées les plus importantes dont nous aurons occasion de parler. Car c'est à l'ignorance des lieux qu'il faut attribuer les erreurs qui sont commises même par les historiens les plus renommés. Ce qui nous porte à entreprendre cet ouvrage, c'est surtout le désir d'être utile ( désir qui chez tous les hommes mène à bonne fin les choses en apparence les plus difficiles ) ; puis, la facilité avec laquelle nous pouvons nous procurer à Rome tout ce qui peut contribuer à la réalisation de ce projet. En effet, cette ville dont l'empire s'étend jusqu'aux confins du monde nous a fourni de grandes facilités, à nous qui y avons séjourné pendant un temps assez long. Natif d'Argyre, en Sicile, et ayant acquis une grande connaissance de la langue latine, à cause des rapports intimes et fréquents que les Romains ont avec cette île, 6 j'ai consulté avec soin les documents conservés depuis si longtemps par les Romains, afin d'éclaircir l'histoire de ce grand empire. Nous avons commencé par les temps fabuleux chez les Grecs et les Barbares, après avoir soigneusement examiné tout ce que les traditions anciennes rapportent sur chaque peuple.


Dennis MacDonald, un spécialiste des écrits d’Homère, soutient que les passages en « nous » sont repris des écrits d’Homère, notamment l’Iliade et l’Odyssée. MacDonald va même plus loin et postule que saint Luc fabrique tous ses récits en reprenant des figures des textes d’Homère. Par exemple, MacDonald affirme avec raison que dans l’Odyssée, Ulysse est lié à la ville de Troie7, que MacDonald met en lien avec la ville de Troas que nous retrouvons dans les Actes (dans les Actes, Troas se situe à une quinzaine de kilomètres de l’ancienne Troie). MacDonald soutient que saint Luc « ne raconte à la première personne du pluriel que les voyages liés à la Troade8 ». L’objectif est de soutenir un plagiat de la part de saint Luc sur le récit de l’Odyssée, et en aucun cas une participation réelle de saint Luc dans les passages en « nous ».

Sauf que l’affirmation de MacDonald est fausse, comme l’a démontré Steve Reece9. Le premier passage en « nous » (16,10-17) commence à Troas, mais la ville n’y joue plus aucun rôle dans la suite du passage. Le deuxième passage (20,5-15) passe par Troas et est bien en lien avec la ville. Le troisième passage (21,1-18) n’a rien à voir avec Troas, et le quatrième (27,1-28,16) non plus. Pour le quatrième, MacDonald tente de sauver les meubles en disant que le bateau vient d’Adramyttium, qui était une ville de Troas, sauf que MacDonald se trompe : Adramyttium était à plus de 80 km à vol d’oiseau de Troas. Le quatrième passage en « nous » n’a donc aucun rapport avec Troas.

De plus, si saint Luc utilisait le « nous » pour plagier les récits de navigation, pourquoi ne l’utilise-t-il pas dans d’autres passages où la navigation est mentionnée (Actes 13,4 de Séleucie à Salamine, Actes 13,13 de Paphos à Perga, Actes 14,26 d’Attalie à Antioche, Actes 18,18 de Corinthe à la Syrie, Actes 18,21 d’Éphèse à Césarée et Actes 20,1-2 d’Éphèse à la Macédoine) ? Et pourquoi le « nous » est-il utilisé pour des voyages terrestres (Actes 16,13-18, déplacement vers un lieu de prière, Actes 20,7-8 avec l’histoire d’Eutychus qui tombe d’une fenêtre, Actes 21,7-8 de Ptolémaïs à Césarée et Actes 21,15-18 de Césarée à Jérusalem) ?

Il est aussi intéressant de noter que d’autres auteurs ont raconté leur naufrage avec la première personne du pluriel (et du singulier), comme Dion Chrysostome et Flavius Josèphe :

Dion Chrysostome, L'Eubéenne ou le chasseur

2. Je m'étais embarqué à Chio avec quelques pêcheurs: nous n'étions plus dans la belle saison, et notre navire était fort petit. Au milieu de la traversée, nous fûmes assaillis d'une tempête dont nous nous sauvâmes à grand-peine, en gagnant les côtes de l'Eubée. Là, après avoir échoué leur nacelle sur une pointe de cette rive escarpée, mes compagnons me quittèrent. Ils allèrent joindre quelques pêcheurs de pourpre établis sur un promontoire voisin, espérant y trouver assez d'ouvrage pour s'y fixer, et y gagner leur vie.

Flavius Josèphe, Vie 3

13 A l'âge de vingt-six ans je fis un voyage à Rome, dont voici la cause. Félix gouverneur de Judée ayant envoyé pour un fort léger sujet des sacrificateurs très-gens de bien et mes amis particuliers pour se justifier devant l'empereur, 14 je désirai avec d'autant plus d'ardeur les assister que j'appris que leur mauvaise fortune n'avait rien diminué de leur piété, et qu'ils se contentaient de vivre de noix et de figues. Ainsi je m'embarquai et courus le plus grand risque que l'on puisse jamais courir ; 15 car le vaisseau dans lequel nous étions au nombre de six cents personnes, fit naufrage sur la mer Adriatique. Mais après avoir nagé toute la nuit, Dieu permit qu'au point du jour nous rencontrâmes un navire de Cyrène qui reçut quatre-vingts de ceux entre nous qui avaient pu nager si longtemps, le reste étant péri dans la mer. 16 Ainsi nous arrivâmes à Dicéarque que les Italiens nomment Putéoles, où je fis connaissance un comédien juif nommé Alitur que l'empereur Néron aimait fort. Cet homme me donna accès auprès de l'Impératrice Poppéa, et j'obtins sans peine l'absolution et la liberté ces sacrificateurs par le moyen de cette princesse qui me fit aussi de grands présents avec lesquels je m'en retournai en mon pays.


Il n’est donc pas possible d’interpréter les passages en « nous » des Actes uniquement à partir des sources externes, bien qu’elles offrent des éléments intéressants. Le meilleur moyen est de prendre en compte l’intention de l’auteur et la cohérence des passages en « nous » des Actes. Comme je l’ai expliqué dans un post précédent, saint Luc a une prétention d’historien qu’il exprime dès son prologue : il ne compte pas raconter une histoire imaginaire, mais des faits réels. À l’inverse, Lucien, lorsqu’il écrit son Histoire véritable, mentionne dès le début de son œuvre son intention de raconter une fausse histoire. Il faut donc se demander si les voyages racontés par saint Luc dans les passages en « nous » contiennent des informations qui ressemblent à un récit fictif ou à un témoignage oculaire. (Ce point a déjà été traité dans un article précédent ; pour plus de précisions, voir ce lien.)


  • En Actes 16,11, l’embarcation se fait de Troas à Samothrace, puis à Néapolis.

  • En Actes 16,12, la ville de Philippes est correctement décrite comme une colonie.

  • En Actes 16,13, il est mentionné une rivière à Philippes, ce qui est exact.

  • En Actes 16,14, un lien est fait entre une marchande de pourpre et la ville de Thyatire, ce qui est cohérent, car Thyatire était connue pour ses teintures de pourpre.

  • En Actes 20,13-15, toutes les villes sont nommées dans le bon ordre du voyage : Troas – Assos – Mytilène – Chio – près de Samos – Milet.

  • En Actes 21,1, ils vont de Milet à Cos, puis à Rhodes et à Patara.

  • En Actes 21,8, ils se rendent à Césarée en une journée en étant partis de Ptolémaïs (48 km les séparent).

  • En Actes 27,3-5, l’embarcation se fait de Sidon en côtoyant l’île de Chypre à cause des vents, et l’arrivée est à Myre.

  • En Actes 27,7, le voyage se fait de Myre à Cnide, puis au cap Salmone en Crète à cause des vents.

  • En Actes 27,8, le trajet se fait le long de la côte de Crète, de Salmone à Beaux-Ports.

  • En Actes 27,16, ils dérivent de la Crète jusqu’à Cauda.

  • En Actes 27,16 à 27,40, les péripéties sont mentionnées avec des termes précis : le bateau a été ceinturé pour résister aux vagues (27,17), la cargaison est jetée à la mer (27,18), puis les agrès (câbles, vergues, voiles, etc.) sont jetés (27,19). Des sondes sont jetées à la mer pour mesurer la profondeur, dans la crainte d’échouer sur des récifs (27,28-29). Ensuite, les ancres sont jetées, les attaches des gouvernails sont relâchées et les voiles mises au vent pour que le bateau se dirige vers le rivage (27,40).

  • En Actes 27,17, ils craignent d’échouer sur la Syrte à cause de la dérive (la Syrte se trouve au nord-ouest de Cauda).

  • En Actes 28,12, l’abordage se fait à Syracuse, d’où ils partent pour aller à Reggio, puis à Pouzzoles.

  • En Actes 28,14-15, ils partent de Pouzzoles pour aller à Rome et se retrouvent vers Trois-Tavernes et Forum Appii.


Tous ces éléments se comprennent mieux comme provenant d’un témoin qui a réellement vécu ce qu’il raconte. Toutes les descriptions sont cohérentes. Un auteur qui aurait inventé un tel récit aurait eu beaucoup de mal à être aussi précis sur les trajets.

Et si l’on se concentre uniquement sur les chapitres 27 et 28 des Actes, on constate une abondance de termes relatifs à la mer : il y a 137 termes, une quarantaine n’ont pas été utilisés dans la Septante. Sur ces 137, 56 ne sont utilisés dans le Nouveau Testament que dans les Actes 27-28. Sur ces 56, 10 n’apparaissent pas dans la littérature grecque avant le Ier siècle. 16 termes servent à décrire la mer comme espace géographique, 8 concernent les vents, 8 les phénomènes pluvieux, 1 le froid et 5 le mauvais temps.

Les hommes de l’équipage sont décrits par leur fonction : armateur, propriétaire, pilote et marin. 3 termes sont utilisés pour le moyen de transport : navire marchand, vaisseau et barque. Des éléments de la structure du bateau sont cités : proue, poupe, gouvernail. 9 termes sont utilisés pour les pièces de gréement : apparaux, espars, ancre, sondes, cordages, chaînes, liens, planches et artimon. Concernant la navigation proprement dite, une vingtaine de termes sont utilisés, et 24 pour les manœuvres particulières. Enfin, 25 termes sont utilisés pour les provinces ayant une façade maritime ou les villes qui sont des villes portuaires ou qui bénéficient de débouchés portuaires à proximité10.

Pour ces raisons, nous pouvons rejeter la théorie de Dennis MacDonald. Notons que beaucoup d’érudits rejettent également cette théorie. Pour illustrer mon propos, je vais citer trois érudits issus de domaines différents : Craig Keener, qui est l’un des meilleurs spécialistes des Actes et qui a produit le commentaire le plus complet jamais publié sur les Actes ; Chantal Reynier, qui s’est spécialisée dans la navigation dans l’Antiquité ; et Steve Reece, spécialiste des textes d'Homère.

Keener :

MacDonald établit des critères, tels que la densité, la séquence des parallèles et les traits distinctifs, pour identifier les allusions homériques. Mais tous les traits qu'il identifie comme distinctifs dans les textes qu'il analyse n'étaient pas suffisamment rares dans la littérature ancienne pour être véritablement distinctifs d'Homère. En outre, presque toutes les citations marquées de Luc, ainsi que de nombreuses allusions, se rapportent à la Bible, et aucune n'est clairement liée à Homère. Bien qu'Homère fasse partie du contexte gréco-romain plus large des Actes, la plupart des critiques trouvent que l'accent mis par MacDonald sur une allusion omniprésente à Homère n'est pas convaincant, en particulier à cause de sa recherche d'un « hypotexte » unique et décisif, d'une émulation qui n'est « pas reconnue » et, dans ce travail, de la négligence de « l'intertextualité de l'AT » plus explicite dans les Actes. Étant donné que les écrivains juifs hélénistes pouvaient s'inspirer d'éléments de la culture grecque aussi bien que de la culture juive traditionnelle, l'intertextualité grecque et l'intertextualité hébraïque ne s'excluent pas nécessairement l'une l'autre. Néanmoins, Luc ne présente pas d'allusions hellénistiques à un degré comparable à celui que l'on trouve, par exemple, chez Philon ou dans les Oracles sibyllins, et les échos juifs-bibliques manifestes doivent donc compter davantage que les échos hellénistiques moins manifestes.11


Reynier :

Alors, où sont les points communs? Dans des routes maritimes communes? Cela serait assez logique étant donné que pendant des siècles, d'Ulysse à Paul, et même au-delà, les marins ont emprunté plus ou moins les mêmes routes dans le bassin méditerranéen. Cependant dans le cas d'Ulysse, les régions traversées sont nommées selon une terminologie qui est propre aux poèmes et par conséquent difficilement identifiables. Dans le récit des Actes au contraire, il n'y a pas de doute possible sur les espaces maritimes traversés ou les escales: ils sont clairement cités, et ils le sont dans le langage du 1er siècle, même s'il arrive que la localisation de certains toponymes comme les Bons Ports ou Phoinix ne soit pas évidente. Par conséquent, toute lecture qui projette sur le récit des Actes les aventures d'Ulysse oblitère celle des Actes sans lui faire droit. Elle est donc à exclure, d'autant que toutes les tentatives d'identification de la géographie de l'Odyssée avec la géographie réelle se sont avérées infructueuses et même impossibles! [...] Pour Mac Donald, ces parallélismes seraient voulus par l'auteur des Actes qui «christianise ainsi l'Odyssée et exalte la figure de Paul et de son Dieu par comparaison». Cependant réduire Ac 27 - 28 à une « Odyssée chrétienne», c'est empêcher le texte de déployer ses propres potentialités: que des figures et même des situations soient communes à ce récit des Actes et à l'Odyssée, cela peut s'expliquer. Nous ne pouvons oublier en effet que nous sommes dans un même monde culturel où les auteurs s'expriment dans une culture commune à partir d'un fond d'éducation commun? Toutefois, cette parenté littéraire ne peut se déduire en aucun cas des termes suivants: limen («le port»), prôra («la proue ») ou encore pedalion («le gouvernail ») et prumne («la poupe»). De tels termes en effet appartiennent à une terminologie, en l'occurrence celle du « bateau» ; ils ne peuvent servir à légitimer une dépendance directe des Actes par rapport à l'odyssée ou à d'autres œuvres littéraires. En ettet, comment parler de «bateau» ou de « mer» sans les mots qui les désignent techniquement? Que des termes comme epikelein ou naus soient hapax dans le NT et se rencontrent dans la littérature épique est un fait à relever, mais fonder, à partir de ces termes appartenant à la terminologie de la mer, dans le contexte d'une aventure de mer, une dépendance littéraire entre les textes, relève de l'absurde, pour ne pas dire du ridicule.12


Reece :

À mon avis, MacDonald exagère largement sa thèse, qui repose sur des affirmations douteuses et des hypothèses fallacieuses.. [...] Dans son empressement à étayer son postulat de départ, MacDonald sélectionne certains détails (et en omet d’autres) tirés de plusieurs épisodes homériques — ici les épisodes des tempêtes en mer dans l’Odyssée 5, 12 et 14 — puis il réorganise la succession de ces détails afin qu’elle corresponde à la séquence des événements dans les Actes 27, allant même jusqu’à présenter soigneusement les deux séries côte à côte en deux colonnes.Cette méthode aboutit à une présentation bien ordonnée, mais elle déforme aussi de manière significative les données. Malheureusement, cela est devenu le modus operandi de MacDonald dans l’ensemble de ses travaux ultérieurs sur Homère et le Nouveau Testament.. [...] La pratique de MacDonald consistant à rassembler une pléthore de mots isolés qui apparaissent en commun dans deux textes, puis à organiser soigneusement ces mots en deux colonnes afin de mettre en évidence les ressemblances entre les deux textes, constitue une autre caractéristique que l’on retrouve dans toutes ses publications ultérieures. Cela peut paraître impressionnant pour quelqu’un qui parcourt rapidement les innombrables pages de colonnes, mais l’accumulation de vocabulaire partagé toujours plus abondant et pourtant insignifiant n’améliore en rien son argumentation ; elle ne fait que — pour reprendre une métaphore virgilienne — enfouir profondément tout éventuel filon d’or dans le fumier. En somme, bien qu’il puisse y avoir une part de validité dans la proposition fondamentale de MacDonald selon laquelle le récit du voyage en mer dans les Actes 27,1–28,16 dépendrait, à certains égards, de l’Odyssée d’Homère, il exagère considérablement sa thèse en inondant ses lecteurs de rapprochements erronés et de parallèles insignifiants, rendant très difficile l’identification de ce qui pourrait avoir une réelle valeur et les laissant perplexes plutôt que convaincus.13


Un autre argument, que l’on retrouve par exemple chez Richard Pervo14, consiste à dire que l’identification du « nous » a été inventée à partir de 2 Timothée 4,11, où il est dit que saint Luc est seul avec saint Paul. Cela ferait de saint Luc le meilleur candidat pour être accolé au « nous » fictif présent dans les Actes. Cependant, on peut se demander pour quelle raison saint Luc serait le meilleur candidat, car 2 Timothée 4,11 fait référence à l’emprisonnement de saint Paul vers 67 apr. J.-C., alors que le récit des Actes se termine avec l’emprisonnement de saint Paul en 60-62 apr. J.-C. Rien n’oblige donc à considérer de facto saint Luc comme l’auteur de Luc/Actes sous prétexte qu’il était seul avec saint Paul en 67 apr. J.-C. D’autres candidats auraient pu être choisis, comme Tite, Démas, Crescens, Jésus Justus, Épaphras et Épaphrodite, ou encore Silas ou Timothée, qui sont mentionnés comme compagnons de Paul avant les passages en « nous » des Actes. De plus, Pervo oublie que si saint Luc fait un bon candidat, c’est peut-être parce qu’il est vraiment l’auteur de Luc/Actes.

De manière plus générale, on peut aussi se demander pourquoi l’auteur de Luc/Actes, s’il écrit un récit fictif dans le but de se donner une autorité, ne s’est-il pas fait passer directement pour un apôtre de Jésus ? Pourquoi ne s’est-il pas mentionné comme présent dès le début des Actes ? Pourquoi n’a-t-il pas choisi saint Pierre au lieu de saint Paul comme compagnon de voyage, si son récit est fictif ?






  1. Luuk Van de Weghe, Luke the Physician: Some Notes on the Internal Evidence

  2. https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2004_act_15_1_1091

  3. Sylvie Chabert D'Hyères, Saint Luc évangéliste et historien pp130-131

  4. Richard N.Longenecker, Bible commentary the new international version volume 9, pp239-240

  5. Hippocrate, Coaques II, XXIV 2

  6. Une variante contenue dans la version occidentale des Actes place le premier "nous" en Actes 11.28 et lit le verset comme suit "et comme nous étions regroupés de manière serrée l'un d'entre eux nommé Agabos disait, révélant par l'Esprit" voir http://oncial.d.free.fr/cb/ac/ac.php?chapter=11&lang=a

  7. Par exemple, Homère, Odyssée 9.259 Nous sommes Achéens, et nous revenons de la ville de Troie. Des vents contraires nous ont égarés sur les flots, pendant que nous voguions vers notre patrie, et nous nous sommes perdus dans des voies inconnues : ainsi l'a voulu Jupiter. Nous nous glorifions d'être les guerriers d'Agamemnon, fils d'Atrée, d'Agamemnon dont la gloire est immense sous le ciel ; car il a renversé une puissante ville et vaincu des peuples nombreux. Maintenant nous venons embrasser tes genoux afin que tu nous donnes, selon l'usage, l'hospitalité ou du moins quelques présents. Vaillant héros, respecte les dieux, puisque nous implorons ta pitié. Jupiter hospitalier est le vengeur des suppliants et des hôtes, et il accompagne toujours les vénérables étrangers.

  8. The Shipwrecks of Odysseus and Paul, p89

  9. Steve Reece, The Formale Education of the Author of Luke-Acts, chap5

  10. Chantal Reynier, Paul de Tarse en Méditerranée, pp44-48

  11. Craig Keener, Acts: An Exegetical Commentary : Volume 1, p84

  12. Chantal Reynier, Paul de Tarse en Méditerranée, pp178-180

  13. Steve Reece, The Formale Education of the Author of Luke-Acts, chap5

  14. Richard Pervo, Acts: A Commentary, pp6-7 ; À noter que des érudits qui sont en faveur de la vision traditionnelle sur l'auteur de Luc/Actes pensent aussi que St Luc est le seul candidat possible, avis que je ne partage pas.

 
 
 

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